Egalité Femmes – Hommes: l’exigence d’une approche rationnelle

Raïmath Djibril Moriba, Juriste, consultante en Genre & Développement

À travers une récente polémique sur les hommes sans emploi et leur place dans les relations affectives, cette réflexion de la Juriste, consultante en Genre & Développement, Raïmath DJIBRIL MORIBA, Présidente de FED- ONG, met en lumière les préjugés qui continuent d’associer la valeur d’un homme à sa réussite économique.

Peut-on prétendre défendre l’égalité tout en tolérant certains stéréotypes lorsqu’ils touchent les hommes ? C’est à cette réflexion que Raïmath DJIBRIL MORIBA, invite les Béninois à travers une tribune qui questionne le regard porté sur les personnes en situation de précarité et qui rappelle que la dignité humaine ne se mesure ni au revenu ni au statut social.

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L’égalité à l’épreuve de nos contradictions

À propos des préjugés de genre, de la précarité et de la dignité humaine

Les sociétés modernes proclament avec force leur attachement à l’égalité entre les femmes et les hommes. Dans les discours publics, dans les textes de loi comme dans les débats citoyens, l’égalité est devenue une valeur cardinale, un idéal vers lequel nous affirmons vouloir tendre collectivement. Pourtant, au-delà des principes que nous revendiquons, certaines réactions continuent de révéler des contradictions profondes dans notre manière d’appréhender les rapports sociaux.

Il suffit parfois d’une controverse, d’une phrase ou d’une prise de position pour mettre en lumière des préjugés que nous croyions dépassés. Car si nous nous accordons généralement sur la nécessité de combattre les discriminations, nous ne faisons pas toujours preuve de la même vigilance lorsque les stéréotypes touchent des catégories différentes de la population.

L’un des exemples les plus révélateurs concerne notre rapport à la réussite économique. Dans nos sociétés, et particulièrement dans nos réalités africaines, l’homme demeure souvent associé au rôle de pourvoyeur de ressources. Très tôt, il lui est inculqué que sa valeur sociale dépend en grande partie de sa capacité à subvenir aux besoins d’une famille, à réussir professionnellement et à assurer une certaine stabilité matérielle.

Cette représentation n’est pas sans conséquences. Lorsqu’un homme traverse une période de précarité ou de chômage, ce n’est pas seulement sa situation économique qui est mise en cause. C’est parfois son statut social, son estime personnelle, sa crédibilité et même son aptitude à être aimé ou désiré qui se retrouvent implicitement questionnés.

C’est dans ce contexte que les propos récemment attribués à ont suscité de nombreuses réactions. Selon les termes relayés sur les réseaux sociaux, un homme sans emploi ne devrait pas chercher à séduire une femme et devrait plutôt attendre une amélioration de sa situation avant d’envisager une relation.

Au-delà de la formule, volontairement provocatrice ou non, la polémique soulève une interrogation plus fondamentale : accepterions-nous un raisonnement similaire s’il était appliqué aux femmes ?

Imaginons un instant qu’un homme affirme publiquement qu’une femme en situation de précarité économique ne devrait pas rechercher une relation sentimentale et qu’elle devrait renoncer à toute vie affective jusqu’à ce qu’elle retrouve une stabilité financière. Une telle déclaration serait probablement perçue comme une forme de mépris, de stigmatisation ou de discrimination. Beaucoup y verraient une atteinte à la dignité de la femme concernée.

Pourquoi alors cette même logique semble-t-elle susciter moins d’indignation lorsqu’elle vise un homme ?

Cette question mérite d’être posée non pas pour opposer les sexes, mais pour examiner honnêtement nos propres contradictions. Car l’égalité ne consiste pas seulement à défendre une catégorie lorsqu’elle est victime de préjugés. Elle suppose que nous soyons capables d’appliquer les mêmes principes à tous, quelles que soient les circonstances.

L’approche genre nous invite précisément à déconstruire les stéréotypes qui enferment les individus dans des rôles prédéfinis. Or, parmi ces stéréotypes figure l’idée selon laquelle un homme ne serait pleinement respectable que lorsqu’il dispose de ressources suffisantes. Comme si sa dignité, son attractivité ou sa valeur humaine dépendaient exclusivement de son niveau de revenu.

Pourtant, la précarité n’est ni une faute ni une tare. Elle peut toucher un jeune diplômé à la recherche de sa première opportunité, un travailleur victime d’une conjoncture défavorable, un entrepreneur confronté à un échec temporaire ou toute personne traversant une période difficile. Derrière chaque situation se trouvent des réalités humaines complexes qui méritent davantage de compréhension que de jugement.

Il convient également d’adresser une réflexion aux femmes elles-mêmes. Les avancées réalisées en matière de droits, de protection juridique et de reconnaissance de l’égalité constituent des acquis précieux qu’il faut préserver et consolider.

Mais la construction d’une société plus juste ne peut reposer uniquement sur l’action de l’État ou sur les obligations imposées à une seule catégorie de citoyens. L’équilibre social est une responsabilité partagée.

La légitime aspiration des femmes à être respectées, valorisées et mieux considérées dans les relations sociales et affectives ne saurait être dissociée d’un devoir collectif de mesure, de discernement et de respect mutuel.

Les changements durables naissent rarement de la stigmatisation ou du mépris. Ils s’enracinent davantage dans la compréhension réciproque, la responsabilité et la préservation des valeurs qui fondent la cohésion sociale.

Il est important de se rappeler qu’un homme en situation de chômage demeure avant tout un être humain. Il peut être un fils attentionné, un frère dévoué, un ami loyal ou un citoyen exemplaire. La perte d’un emploi ou les difficultés financières ne résument jamais une personne dans toute sa complexité.

D’ailleurs, le chômage n’est pas l’apanage de la paresse ou de l’irresponsabilité. Les réalités économiques nous montrent chaque jour que des hommes compétents, travailleurs et parfois brillants peuvent se retrouver confrontés à une période de précarité indépendante de leur volonté. De même, il n’est pas rare qu’un homme ayant connu la réussite professionnelle et une situation financière confortable soit soudainement frappé par les aléas de la vie, une crise économique, une faillite ou un licenciement.

Dans ces circonstances, le regard que nous portons sur les plus vulnérables révèle souvent la qualité de nos valeurs. Une société véritablement attachée à la dignité humaine ne juge pas un individu à l’aune de ses difficultés passagères, mais à travers son comportement, son intégrité et sa capacité à faire face aux épreuves.

Bien entendu, nul ne conteste l’importance de la responsabilité économique dans la construction d’un projet de vie. Une relation sérieuse implique souvent des engagements matériels et une volonté commune de bâtir un avenir stable. Mais reconnaître cette réalité ne devrait jamais conduire à nier à une personne son droit à l’amour, à l’affection ou au respect.

L’histoire de nos sociétés est d’ailleurs remplie d’hommes et de femmes qui ont construit ensemble leur avenir à partir de presque rien. Beaucoup de couples se sont rencontrés dans des périodes de difficultés, ont affronté les épreuves côte à côte et ont grandi ensemble grâce à la solidarité, au travail et à la confiance mutuelle. Réduire les relations humaines à une simple équation financière revient à ignorer une part essentielle de l’expérience humaine.

La véritable richesse d’un individu ne se mesure pas uniquement à son compte bancaire. Elle réside aussi dans son caractère, ses valeurs, son sens des responsabilités, sa capacité de résilience, son honnêteté et son engagement envers les autres.

Cette polémique aura au moins eu le mérite de nous rappeler une exigence fondamentale : si nous croyons réellement à l’égalité, nous devons être capables de reconnaître et de dénoncer les préjugés, quel que soit le sexe de la personne qui en est la cible.

Car une société juste ne peut défendre la dignité des uns tout en relativisant celle des autres. Elle ne peut combattre les stéréotypes d’un côté et les tolérer de l’autre.

Au fond, la véritable égalité commence lorsque nous cessons d’appliquer des standards différents à des situations comparables. C’est précisément là que nos principes sont mis à l’épreuve. Et c’est souvent là que surgissent nos plus grandes contradictions.
Cotonou le 09 Juin 2026…

Raïmath DJIBRIL MORIBA
Juriste, consultante en Genre & Développement.
Présidente FED- ONG

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