Statut des artistes au Bénin : « Une avancée majeure pour structurer les métiers d’art en Afrique de l’Ouest »

En conseil des ministres du Mercredi 04 mars 2026, le gouvernement a procédé à l’adoption d’un décret portant statut juridique de l’artiste et des professionnels de le culture au Bénin.

La reconnaissance du statut des artistes et des artisans au Bénin, est pour Mablé AGBODAN, artiste, designer et experte en métiers d’art et développement culturel, une façon de reconnaître que la culture n’est pas seulement un héritage, mais aussi une économie et un levier de développement pour l’Afrique.

Dans un entretien à bâtons rompus, la Présidente de la Fondation Mablé Agbodan et du Club des Métiers d’Art et d’Artisanat du Togo a livré ses impressions sur cette décision du gouvernement béninois qui vient rehausser l’image de l’artiste et des professionnels de la culture en leur offrant de meilleurs conditions d’exercice de leur métier. Elle qui œuvre depuis plus de quinze ans à la valorisation des savoir-faire artisanaux africains et à la structuration des industries culturelles et créatives en Afrique de l’Ouest et à l’international apprécie cette mesura dans une interview accordée à notre média Le Leader Info Bénin.

  1. Le Bénin vient d’adopter un statut pour les artistes et les professionnels de la culture. Selon vous, en quoi un cadre juridique clair peut-il contribuer à mieux reconnaître et structurer les métiers d’art et de l’artisanat en Afrique de l’Ouest ?

L’adoption d’un statut pour les artistes et les professionnels de la culture est une étape majeure. Elle marque la reconnaissance institutionnelle d’un secteur qui, pendant longtemps, a été considéré comme périphérique alors qu’il est au cœur de nos identités culturelles et de nos économies créatives.

En Afrique de l’Ouest, les métiers d’art et de l’artisanat représentent un patrimoine vivant, mais aussi un potentiel économique considérable. Pourtant, faute de cadre juridique structuré, beaucoup d’artistes et d’artisans exercent encore dans des conditions précaires.

Un statut clair permet de reconnaître ces métiers comme de véritables professions, avec des droits, des obligations et une place dans l’économie nationale. C’est aussi une manière de donner une visibilité et une légitimité à des pratiques qui participent pleinement au rayonnement culturel du continent.

  1. Vous travaillez depuis plusieurs années à la valorisation du patrimoine artisanal africain. Pensez-vous que ce type de réforme peut aider à protéger les savoir-faire traditionnels et à leur donner une véritable place dans l’économie culturelle ?

Oui, et c’est même un enjeu fondamental pour l’avenir de nos cultures. Les savoir-faire artisanaux sont de véritables archives vivantes : ils portent en eux des histoires, des territoires et des gestes transmis sur plusieurs générations.

Aujourd’hui, beaucoup de ces savoir-faire sont fragilisés par la disparition progressive des maîtres artisans, par la standardisation des productions ou encore par un manque de reconnaissance économique.

Lorsqu’un État reconnaît officiellement les métiers artistiques et artisanaux, il envoie aussi un signal fort : celui que ces savoir-faire ne sont pas seulement des héritages du passé, mais des ressources créatives capables de nourrir la création contemporaine et de contribuer à l’économie culturelle.

  1. À travers votre engagement avec le Club des Métiers d’Art et d’Artisanat du Togo, quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels font face les artisans et designers africains en matière de statut professionnel et de protection sociale ?

Le premier défi reste la reconnaissance professionnelle. Dans de nombreux contextes africains, les artisans et designers sont encore perçus comme des travailleurs informels, alors même que leur travail requiert une grande maîtrise technique et une véritable créativité.

Cette absence de reconnaissance se traduit souvent par un manque de protection sociale, des difficultés d’accès aux financements et une visibilité limitée dans les politiques publiques.

Un autre enjeu majeur concerne la transmission. Si nous ne créons pas les conditions permettant aux jeunes générations de se former et de vivre dignement de ces métiers, nous risquons de perdre une partie essentielle de notre patrimoine culturel.

  1. Le décret béninois insiste sur la formalisation des contrats et des collaborations professionnelles. Est-ce, selon vous, un levier important pour améliorer les relations entre artisans, designers, institutions culturelles et marchés internationaux ?

Oui, c’est un levier absolument essentiel. La formalisation des contrats permet d’établir des relations professionnelles plus justes et plus transparentes.

Dans un contexte où les créations africaines attirent de plus en plus l’attention des marchés internationaux, il est crucial que les artisans et designers puissent travailler dans des conditions qui protègent leurs droits, leur propriété intellectuelle et la valeur de leur travail.

La structuration des collaborations permet également de renforcer la crédibilité du secteur et de construire des partenariats durables avec les institutions culturelles, les marques ou encore les collectionneurs.

  1. Votre parcours mêle design, architecture d’intérieur et valorisation de l’artisanat africain. À quel moment avez-vous compris que les métiers d’art pouvaient devenir un véritable levier de transformation culturelle et économique ?

J’ai découvert l’artisanat professionnel en 2007 à Nabeul, en Tunisie. À cette époque, j’étais assistante personnelle de deux directrices de création anglaises. Ensemble, nous concevions, produisions et confectionnions des pièces destinées à de grandes enseignes comme Harrods, Selfridges ou And So To Bed. Nous avions également notre propre marque appelée Dormitory et Grand Hôtel, et la manufacture était basée à Nabeul. Les matières premières étaient achetées en Italie et les produits finis fabriqués en Tunisie. Il s’agissait de linge de maison de très haut de gamme. Une simple taie d’oreiller pouvait se vendre entre 50 000 et 100 000 francs CFA en magasin.

Cette expérience m’a fait prendre conscience que les savoir-faire artisanaux peuvent créer des produits d’une grande valeur et circuler sur les marchés internationaux. J’ai compris aussi que l’Afrique possède des savoir-faire extraordinaires qu’il est essentiel de préserver, de valoriser et de structurer.

Nos artisans ont un talent immense, mais ils ont souvent besoin d’accompagnement, de formation et d’un meilleur accès aux marchés pour que leur travail soit pleinement reconnu.

Les métiers d’art ne sont pas seulement des héritages à préserver : ce sont aussi des espaces d’innovation. Lorsqu’ils sont valorisés et connectés aux dynamiques contemporaines de création et d’entrepreneuriat, ils peuvent devenir de véritables moteurs de transformation culturelle et économique.

  1. À travers votre engagement et votre fondation, vous travaillez à réhabiliter l’image des artisans et des savoir-faire traditionnels. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la place de l’artisanat africain dans la création contemporaine ?

Je pense que nous sommes à un moment charnière. L’artisanat africain est de plus en plus présent dans les grandes scènes du design, de la mode et de l’art contemporain. Mais il reste encore un travail important à faire pour que ces savoir-faire soient pleinement reconnus comme des formes de création à part entière, et non simplement comme des expressions folkloriques ou décoratives.

L’artisanat africain porte en lui une intelligence des matériaux, des formes et des usages qui peut profondément enrichir la création contemporaine mondiale.

  1. Quel conseil donneriez-vous aux jeunes designers et artisans africains qui souhaitent vivre de leur art tout en valorisant leur héritage culturel ?

Je leur dirais de ne jamais sous-estimer la richesse de leur héritage culturel.

Nos traditions artisanales sont des sources d’inspiration extraordinaires. Mais il est tout aussi important de les inscrire dans une démarche d’innovation, de recherche et d’exigence professionnelle.

L’Afrique possède une créativité immense. Aux jeunes designers et artisans de transformer cette richesse en projets audacieux, capables de dialoguer avec le monde tout en restant profondément ancrés dans leurs cultures.

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