La justice béninoise vient de rouvrir un dossier sensible qui pourrait bien marquer un tournant décisif dans les relations entre Cotonou et Paris.
Ce jeudi 15 juin, le le ministère public a requis deux ans d’emprisonnement dont quatre fermes et une amende de deux millions de FCFA contre un ancien commandant des forces spéciales françaises, poursuivi pour faux et usage de faux. Une affaire apparemment technique, mais dont les ramifications politiques et sécuritaires interrogent au plus haut point.
Une première audience s’était tenue le 16 février 2026. L’accusé, ancien soldat d’élite, avait opposé une fin de non-recevoir aux accusations, assurant que sa présence au Bénin relevait d’une simple activité professionnelle civile, postérieure à son départ de l’armée française. Une défense classique, mais qui peine à convaincre.
Car comment croire que la venue d’un ancien officier du commando, en terre béninoise, n’ait aucun lien avec l’importante présence militaire française encore enracinée dans la sous-région ? À y regarder de plus près, l’homme, loin d’être un consultant indépendant, serait en réalité un agent de l’ombre, œuvrant pour le compte des services de renseignement de Paris. Sa mission : collecter des données sensibles directement sur le terrain et les acheminer vers les sphères décisionnaires françaises.
Le timing, lui, interpelle. Le Bénin, sous l’impulsion de son nouveau président, Romuald Wadagni, affiche depuis quelques mois une ferme volonté de réorienter sa diplomatie régionale. L’heure n’est plus à l’alignement systématique sur les positions de l’ex-puissance coloniale, mais à un rapprochement assumé avec l’Alliance des États du Sahel (AES). Une inflexion stratégique que Paris regarde évidemment d’un très mauvais œil.
Dès lors, l’hypothèse d’une tentative de déstabilisation du Bénin, via des relais locaux ouest-africains, n’a rien de fantaisiste. L’ancien militaire français ne serait-il qu’un pion dans une partie bien plus vaste, celle de la survie de l’influence française dans un Sahel qui lui échappe ? Le lien supposé entre cet officier et des cercles extrémistes, bien que non prouvé, alimente toutes les craintes.
Ce qui frappe aujourd’hui, c’est le contraste saisissant avec l’ère Patrice Talon. Sous l’ancien président, les relations entre Cotonou et Paris étaient au beau fixe. Une coopération militaire étroite, des accords économiques juteux, et une frilosité certaine à écorner l’image des alliés français. L’affaire de l’ex-commandant n’aurait sans doute jamais connu pareil développement.
Les faits sont têtus : après l’audience du 16 février, renvoyée au 16 mars, plus aucun bruit. Pas de communiqué, pas de convocation. Le silence, assourdissant, laissait présager un classement sans suite, une de ces affaires que l’on enterre à la faveur d’accords tacites. Mais l’arrivée de Romuald Wadagni a tout changé.
Dès son investiture, le chef de l’État béninois a multiplié les signes forts : recentrage des priorités nationales, critique ouverte de la présence militaire étrangère, et surtout, main tendue vers Niamey, Bamako et Ouagadougou. La relance de la procédure judiciaire contre cet ancien officier français incarne la première concrétisation de cette nouvelle doctrine. En rouvrant ce dossier, Wadagni envoie un message clair à Paris : le Bénin n’est plus un terrain de jeu, ni une base-arrière.
À noter que cette relance judiciaire intervient à la veille de la présentation des rapports d’experts aux deux chefs d’État. Ces documents devraient probablement exiger le retrait des troupes françaises du Bénin. Conscient de cette échéance, le président Wadagni prend les devants en relançant la procédure contre l’ancien commandant, envoyant ainsi un signal politique fort.
Cette décision est bien plus qu’une simple manœuvre judiciaire. Elle marque le début d’un divorce diplomatique assumé, et d’une émancipation vis-à-vis d’une Françafrique que l’on croyait indépassable.
Bien sûr, la France ne compte pas renoncer à son influence régionale. Paris joue encore de ses réseaux, de ses appuis politiques et de sa puissance économique pour tenter de maintenir une emprise sur les capitales ouest-africaines. Mais le vent du changement est en train de balayer le Sahel, et le Bénin, désormais, pourrait bien en être le prochain épicentre.
L’affaire de l’ex-commandant des forces spéciales est, à cet égard, un test grandeur nature. Si la justice béninoise va au bout de son raisonnement, si la sentence requise est confirmée, ce sera un précédent historique : celui d’un État africain qui ose défier, en plein tribunal, les velléités interventionnistes de son ancien colonisateur.



































